La Rafle du Vel d’Hiv

17 juillet 2012

16 et 17 juillet Journées du souvenir, de la Mémoire…rappel que la Shoah c’était aussi en France et pas uniquement « ailleurs ». J’ai assisté hier à une très très belle cérémonie à Yad Vashem ou un rescapé a raconté son Histoire, sa rafle à lui..Texte émouvant, fort, beau et simple que je vous conseille de llire jusqu’au bout. Il s’appelle Robert Spira… Jean Charles Zerbib C’est un énorme privilège de pouvoir m’exprimer à Yad Vashem, dans ce lieu sacré, ce lieu à Eux consacrés. Valérie me demande de prononcer quelques mots sur la rafle…Et je ne sais pas quoi dire. D’abord quelle rafle? La rafle? Ma rafle? 4 années de rafles? Juste après les années d’après guerre, j’avais 8-9 ans souvent, on évoquait la rafle. Aucun doute pour moi, la rafle avait eu lieu un 24 février 1943 dans un petit village près de Châteauroux. Ce jour où 2 uniformes français sont venus m’enlever mon Papa, je m’en souviens très bien, je suis le dernier de ces 3 enfants qu’il a embrassé…Pour lui ce fut Nixon, Gurs, Drancy, cela devait être Auschwitz mais ce fut Maidaineck… Vous voulez savoir pourquoi? Le responsable du convoi 51 du 6 mars 1943, celui de mon Papa reçoit un télex en provenance d’Eichmann…

Par suite d’encombrement à Auschwitz, poursuivez jusqu’à Maidaneck Encombrement, encombrement, ce mot dépasse en signification ce qu’un être normal peut accepter. 16 juillet 1942, il fait chaud et lourd sur Paris. La matinée du 16 juillet nous l’avons passée en famille ma soeur Annie 15 ans, mon frère Max 10 ans, et moi 5 ans et Caroline bien sûr, et notre maman dans l’appartement au 37 rue Grenetta, dans le 2eme arrondissement. Papa s’est absenté dès le matin pour son atelier de mécanique, un travail urgent à terminer. midi. Coup de sonnette, Ma soeur ouvre, sur le palier, un homme seul, d’une main tient son chapeau, de l’autre sa carte de policier.
– Madame Spira ? J’ai un ordre de la préfecture de police qui m’ordonne de vous emmener, vous, votre mari et vos enfants.
– Mais …mon mari est absent Le policier ne cherche même pas à vérifier les dires de ma mère. Il reste dans le vestibule, réfléchit un instant, semble presque soulagé…
– Faites revenir votre mari, je reviendrais vous rechercher à 5 heures, d’ici là préparez quelques affaires pour 2 jours.
Par chance, un voisin possède le téléphone…C’est le patron du café situé juste à côté de l’atelier de mon père qui a pu lui transmettre le message de ma mère. 5 heures précises…nouveau coup de sonnette… Est-ce le même policier ? Je ne peux le préciser, je me souviens que maman lui a servit un petit verre de schnaps.
– Bon maintenant, il faut y aller.
Embarras des Spira… Nous avons bien préparé une petite valise avec des affaires de toilettes, mais que devons nous faire de Caroline? Caroline, notre compagne de jeux, notre confidente, celle à qui nous racontons tous nos secrets…Caroline cette magnifique poule que maman a ramenée de la campagne il y a environ 2 ans et a installée sur notre minuscule balcon en s’imaginant que de temps en temps nous pourrions déguster, denrées rarissimes à l’époque, un oeuf tout neuf… Manque de coq à l’époque dans Paris? Je ne me souviens pas d’avoir mangé un seul oeuf, mais ce dont je me souviens, c’est de notre amour pour Caroline, normal 2 ans de cohabitation enfant animal.
– Et notre poule on peut l’emmener?
Le policier se gratte la tête, Caroline ne figure pas sur sa liste.
– En descendant quand vous remettrez les clefs de l’appartement à votre concierge demandez lui gentiment si elle peut garder votre poule.
Madame Laridon accepte bien volontiers et ne semble pas étonnée de nous voir emmenés. Tristesse des petits Spira de se séparer de Caroline même si ce n’est que pour 2 jours comme nous l’affirme le policier pour nous consoler. L’orage n’arrive pas à éclater, les rues sont presque vides, normal pour un lendemain de fête pas comme les autres. papa et le policier marchent devant et sont en plein désaccords. Papa est Citroeniste et défends l’avance technique de sa Rosalie à moteur flottant, le policier ne jure que par sa Renault jamais en panne elle ! Derrière eux, comme d’habitude Max et Annie se disputent, moi je marche doucement en tenant la main de maman. 20 minutes plus tard, nous arrivons rue Dussoubs devant une école maternelle. L’orage éclate, il pleut à verse quand nous pénétrons en courant dans l’école sans même remarquer l’autobus garé au coin de la rue. Notre policier accompagnateur nous abandonne.
– Au revoir les enfants, à bientôt.
A mes yeux le préau me semble immense… A part nous et les 5 policiers en civils siégeant derrière leur petite table, le préau est vide. Posée sur chaque table, une petite boite en bois rectangulaire, chaque boite contient une partie du fichier juif. Après guerre quand ma mère me répétait si souvent cette phrases : « En juillet 1942, tu nous as sauvé la vie… » je commence à la croire. Je vais peut-être vous étonner mais en 1942, je suis un petit garçon très mignon. Pourquoi mes parents se dirigent-ils vers la table de gauche ? Pourquoi le policier derrière sa table me regarde si fixement ? Maman a toujours pensé que cet homme devait avoir un enfant du même âge que moi… et lui devait savoir où l’on conduisait les juifs et même peut-être savoir se que l’on faisait des juifs. Rapide coup d’oeil sur les deux autres enfants…
– Votre nom ?
– Spira
– Spira, Spira, Spira…
Une fiche sort de la boite, nouveau regard sur l’adorable petit garçon, moi. Le ton change, il ne parle plus, il gueule, et il gueule très fort !
– Tous pareils ! Convoqués à 1 heures, vous arrivez à 6 heures ! Vous croyez que l’on a que ça à faire ? A vous attendre ? Moi je suis là depuis 5 heures du matin !
La voix est de plus en plus menaçante…
– Allez foutez moi le camp vite et la prochaine fois essayez d’arriver à l’heure…
Quelle humiliation pour mes parents devant leurs enfants…
– Pardon monsieur, excusez nous monsieur…
Un peu honteux nous nous dirigeons vers la sortie. En silence, les 5 policiers nous regardent partir. L’orage a cessé… En sortant de l’école nous remarquons l’autobus qui semble en attente. C’est ma soeur Annie qui a poussé le cri, elle vient de reconnaitre dans l’autobus sa camarade de classe, sa meilleure amie, Paulette Ravitzki, qui joue une partie de jeux des 7 familles, avec sa soeur Yvette, la petite fiancée de mon frère et leur petit frère André, mon meilleur copain. A trois mètres de l’autobus, un gardien de la paix en pellerine se roule tranquillement une cigarette. Il nous faut taper sur la vitre embuée pour que les trois enfants Ravitzki s’aperçoivent de notre présence. Ils nous parlent mais de cette saloperie d’autobus aucun son ne nous parvient… C’est Max le premier qui va trouver ce moyen de communiquer : La paume de sa main contre la vitre du bus se met à jouer les essuie glaces. A l’intérieur de l’autobus, Yvette a compris, sa main se clone sur celle de mon frère, aussitôt nous l’imitons, six paires de mains s’amusent à ce jeux de paume, maudite glace qui sépare de si bons amis. Tout a une fin, a la demande de nos parents, nous devons nous séparer des petits Ravitzki.
– Allons vous irez jouer chez vos amis jeudi prochain, où bien eux viendront à la maison, je verrais avec leur maman.
Au coin de la rue Réaumur se trouvait un cafe Dupont… Chez Dupont tout est bon, les cafés Dupont, comme Vuitton, comme le café de la paix place de l’Opéra seront parmi les premiers, avant même l’ordonnance de Vichy, à accrocher ce petit panneaux ‘ interdit aux juifs’. Lissac lui c’était, `Lissac n’est pas Isaac`… Journée des paradoxes, c’est à la terrasse de ce ‘Dupont tout est bon’ que j’ai bu ma dernière grenadine avec toute ma famille réunie. Maintenant il nous faut rentrer à la maison.
– Bonjour Madame Laridon, nous venons récupérer notre poule.
Est-ce notre concierge où une statue de sel. Son beau frère planton à la préfecture de police lui avait bien expliqué ce que l’on faisait des juifs… Elle se retourne, soulève le couvercle de sa « cocotte en fonte »…
-Prenez là, elle est à vous…
Caroline, notre poule chérie réduite en petits morceaux baignant dans sa sauce. Comment aurions nous pu la manger… Ce soir là 3 gros chagrins d’enfants chez les Spira. Par précaution, 15 jours après la fin tragique de Caroline, nous passons en zone libre… Laval aime beaucoup les enfants, surtout les enfants juifs, à sa demande, les enfants juifs iront rejoindre leurs parents… 11 novembre 1942, le convoi 45 déporte de Drancy sur Auschwitz 745 juifs dont 106 enfants de moins de 16 ans. Parmi Eux, Paulette Ravitski 14 ans, sa soeur Yvette 12 ans, leur petit frère André 8 ans gazes deux heures après leur arrivées, ils rejoindront en fumée leur parents Indel et Migua Ravitzki dans ce ciel maudit de Pologne resté mystérieusement muet. Il a fallu Serge Klarsfeld, il a fallu 50 ans pour qu’un President de la République Jacques Chirac prononce enfin ces mots. « Cette folie criminelle de l’occupant a été secondée par des français, par l’Etat Français ».

Robert Spira 16 juillet 2012.

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